Flibustiers et pirates

Les anges noirs de la liberté

(Article paru dans Géo N°269 de juillet 2001)

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Canonnade

Canonnade d'un navire marchand anglais par un brick de flibustiers, au large des Caraïbes. Huile sur toile signée par Franck Shoonover (XIXe siècle)


Au cri de la vigie, Alonso d'Avila a pâli. A hauteur du cap Saint-Vincent, si près du Portugal, ces voiles, trois nefs, cinq galions, sont celles du terrible Jean Fleury, l'âme damnée du corsaire Jean Ango, natif de Dieppe. Au large des Canaries, le marin espagnol croyait leur avoir échappé, mais le loup français, tout ce temps, s'était tapi... Que peuvent ses trois caravelles à peine armées contre pareil forban ? Quelques bordées, et les voilà prises à l'abordage. Fleury et ses hommes n'en croient pas leurs yeux lorsqu'ils pénètrent dans les cales: plus de 300 kilos de perles aztèques, 230 kilos de poudre d'or, des lingots d'argent, des coffres pleins de bijoux : le trésor de Moctezuma, que le conquistador Hernan Cortés voulait offrir à son souverain Charles Quint ! Nous sommes en 1523. Deux ans plus tard, se tiendra à Chipiona, dans les Caraïbes, le premier procès pour piraterie de cinq navires français. Christophe Colomb, lors de son deuxième voyage, en 1493, n'avait échappé que de justesse à la poursuite de l'un de ces navires. Ils sont là, venus de Bayonne, de Dieppe, de Rouen, de Honfleur, attirés par l'odeur de l'or, rôdant entre Espagne et Caraïbes : les premiers flibustiers. Le mot n'existe pas encore (il apparaîtra au XVIIè siècle, du hollandais "vrijbuiter", libre butineur), mais c'est bien là que débute l'aventure...

Le testament d'Adam

Tout commence un siècle plus tôt qu'on ne le raconte. Dès le début du XVIème. Et cela change tout. D'abord, pour nous : cette première flibuste fut exclusivement française. Comment avons-nous pu l'oublier ? Parce que la France néglige son histoire maritime. Parce qu'elle fut, très vite, l'aventure des seuls protestants et que l'on efface les traces des vaincus... La flibuste ? Une histoire à réécrire. A redécouvrir. Et qui débute avec la découverte du Nouveau Monde, en 1492. En 1493 et 1494, le pape a réservé "l'évangélisation" des terres nouvelles aux seuls Espagnols et Portugais : "Et nous défendons à tous autres, sous peine d'excommunication, de s'y rendre et d'y faire commerce sans notre permission." François Ier conteste : "Je voudrais bien voir la clause du testament d'Adam qui m'exclut du partage du monde !" Mais qui oserait risquer l'excommunication ? Les richesses découvertes tournent les têtes. De l'autre côté du monde, à Veracruz, s'entassent l'or, l'argent, les pierreries arrachés au Mexique, au Guatemala, au Venezuela. A Carthagène, les richesses de la Colombie. A Nombre de Dios, celles du Pérou acheminées à dos de mules à travers l'isthme de Panamà. Et, deux fois l'an, en lourds convois, les galions lèvent l'ancre pour La Havane puis, de là, appareillent pour une Séville richissime. Des montagnes d'or et d'argent qui se déverseront sur l'Espagne ! Ce sera donc le champ ouvert aux entreprises individuelles et la naissance de la flibuste. "Qui tient la mer, tient le commerce du monde ... "

Quand la flibuste était française

Ce Fleury n'en est pas à son coup d'essai. Avec ses compères de Honfleur ou de Dieppe, il a fait de l'Atlantique son terrain de chasse, du cap Saint-Vincent jusqu'aux Açores. En 1522, n'avait-il pas déjà capturé sept galions ? Et Jean Fain, toujours de Dieppe, 5 quintaux d'or fin, 2 de perles et trois coffres de lingots, en une seule prise - tandis que le "Christophe", armé à titre privé par l'amiral de France, ramenait, lui, 50 000 écus d'or. Derrière Fain, derrière Fleury, fulmine Charles Quint, il y a ce diable de Jean Ango, qui écume toutes les mers, traite d'égal à égal avec les puissants, et, derrière lui, il le jurerait, le roi François Ier lui-même ! Comment oublier Jean Ango (1480-1551) ? Personnage de légende, tenant cour princière en son manoir de Dieppe, finançant des voyages d'exploration en Amérique, à Sumatra, au Brésil, déclarant la guerre, à titre privé, au royaume du Portugal, bloquant le port de Lisbonne avec sa flotte, jusqu'à faire céder le monarque. En 1537 encore, il intercepte l'amiral Nùñez au large des Canaries, capture neuf navires chargés d'argent, tandis que ses équipages pillent La Yaguana, Puerto Hermoso, Ocoa, La Havane, et que trois de ses unités enlèvent deux galions chargés de l'or du Pérou. En 1543, huit cents corsaires de Bayonne dévastent les îles perlières de la Margarita, avant de prendre Carthagène et de fondre sur Saint-Domingue. En ces temps-là, oui, la flibuste était française !

Française et huguenote

Comme si la découverte du Nouveau Monde bouleversait les vieilles certitudes, dressait de nouveaux clivages, devenait le théâtre d'un affrontement philosophique, où la flibuste, avec ce qu'elle suppose d'autonomie et de liberté, trouvait à s'accorder avec l'esprit du protestantisme. Au coeur de cette aventure oubliée: l'amiral français Gaspard de Coligny, ministre de Charles IX, passé à la cause protestante, en 1559. Son projet: établir en Floride une colonie de peuplement, possible refuge des huguenots et contrepoids à l'hégémonique puissance espagnole. En 1562, le Breton René Goulaine de Laudonnière et le Dieppois Jean Ribault quittent Le Havre avec cent cinquante hommes, direction la Floride. L'entreprise tourne court par manque de préparation. Mais, en 1564, Laudonnnière récidive à la tête de trois cents hommes, et s'installe à Fort Caroline. En 1565, Jacques Ribault, fils de Jean, part en renfort avec six cents colons et des arquebusiers... Cette fois, l'Espagne s'inquiète. Elle l'a compris : qui tient le détroit de Floride, contrôlera la mer des Antilles. Et le trafic de l'or. L'amiral Menéndez est dépêché en hâte avec deux mille hommes. C'est le massacre: hommes et femmes sont égorgés, les enfants torturés, les officiers pendus par les "parties honteuses", les capitaines cloués aux mâts des navires. En partant, Menéndez laissera cette inscription: "Je traite ainsi non les Français, mais les hérétiques." L'annonce, en sonne, de la Saint-Barthélemy...

Une guerre de religion ?

Les exemples ne manquent pas, dès 1544, de protestants "butinant" l'Espagnol catholique dans l'Atlantique... Mais c'est l'amiral Gaspard de Coligny qui aura l'idée d'en faire une arme. Riposte du faible au fort: la course n'est-elle pas le moyen de créer facilement une "armée de la mer", autofinancée par ses prises ? Coligny rameute ses vieux amis corsaires et leur propose des "lettres de course", en échange d'une contribution à la cause protestante. Les textes de ces "congés et permissions" sont sans ambiguïté : "Faire la guerre, courir sus et endommager les ennemys et adversaires de la religion réformée sur tous vaisseaux et sur toutes nations indifféremment." Une véritable déclaration de guerre contre l'Europe catholique. La flotte sera créée en 1568, à La Rochelle. Et plus un catholique, bientôt, ne se sentira en sécurité dans la Manche...
François Le Clerc, dit Pepleg, dit Jambe de bois, se fait la main en juillet 1552 en mettant à sac l'île portugaise de Porto Santo. Puis, l'année suivante, il sème la panique dans les Caraïbes. Saint-Domingue, Azua, La Yaguana, Monte Cristi et l'actuel Port-au-Prince, sont pillés et incendiés. En 1554, il prend Santiago de Cuba, et la ruine si complètement qu'elle ne s'en relèvera jamais. Jacques de Sores, surnommé "l'ange exterminateur", prend le relais, s'empare en 1555 de La Havane, que les Espagnols croyaient imprenable, la dévaste, non sans y avoir organisé une pantomime pour "insulter le pape". Dès lors, pour les Espagnols, les corsaires français seront perçus comme luthériens et poursuivis par l'inquisition. C'est l'opinion générale. "Presque tous les mariniers de France sont protestants", écrit l'historien Jean Le Frère, en 1589.

Une épopée pour les gueux

Coligny est assassiné le 23 août 1572, en ouverture du massacre de la Saint-Barthélemy. Fin de partie ? Mais voilà que, dans les Pays-Bas, les calvinistes se dressent contre l'occupant espagnol. Traités de "gueux", en 1566, alors qu'ils réclamaient l'arrêt des persécutions, les jeunes nobles des Pays-Bas ont repris par défi cette appellation. Proscrits, pourchassés, réfugiés en Angleterre, ils se sont faits pirates, "Gueux de la mer" rassemblés en une sorte de république flottante. Guillaume de la Mark, Jan De Moor, Bois de Treslong, Adam De Hanren, Brand... Avec leurs équipages, on les dirait sortis d'un tableau de Jérôme Bosch. D'une rare férocité, jouant leur vie dans un tourbillon de canonnades et d'abordages, ils ne mettent pas longtemps à devenir les seigneurs de la Manche.
A terre, c'est aussi la dévastation : villes rasées, incendiées, populations passées au fil des épées espagnoles. Guillaume Ier de Nassau, prince d'Orange (1533-1584), leur propose le même marché que Coligny : devenir la flotte armée de la cause protestante et combattre l'occupant. Commence alors l'une des plus étonnantes aventures maritimes, où cette horde de forbans finira par mettre à genoux la puissance catholique et espagnole, avant d'être un des modèles de la flibuste caraïbe... Ils prennent Brielle en avril 1572, attaquent les Espagnols jusqu'aux portes d'Anvers, balaient leur flotte à Enkhuisen, l'écrasent à Romerswael... Une lutte de plusieurs décennies. En 1628, ils porteront le fer jusqu'aux Caraïbes pour couper la route de l'or. La flibuste ? L'invention, par les protestants, de la guérilla de partisans.
La cache du trésor dans les Caraïbes

Une illustration de N.C. Wyeth pour l'édition américaine de l'ouvrage de Charles Kingsley "West Ward Ho !" (1920).

Les Chiens de mer d'Elisabeth

L'Angleterre, jusque-là, était restée hors jeu. En 1558, l'accession au trône d'Élisabeth Ire va bouleverser la donne. Protestante, menacée de toutes parts, la souveraine veut bâtir une Angleterre nouvelle... en s'appuyant sur les forbans du Devon et de Cornouailles. Ils sont pirates depuis longtemps ; son génie sera de les arracher à leurs brigandages maritimes pour les lancer vers le Nouveau Monde. Naissance des "Chiens de mer"...
Le premier, John Hawkins, effectue de vastes opérations dans les Caraïbes, en 1562, 1564, 1567, avec des flottes de plus en plus puissantes - et leur donne des allures de croisades contre les "papistes", avec lectures à bord de la Bible, prêches et psaumes Quotidiens.. Francis Drake, cousin d'Hawkins, prendra la suite. Sans scrupules, d'une témérité folle, il va devenir El Dragon, la terreur des Caraïbes... Attaque dans l'isthme de Panamà en 1571, capture du convoi d'argent de Panamà l'année suivante. Puis, en 1577, une traversée de légende autour du monde et la capture du "Cacafuego", bourré jusqu'à la gueule d'or et d'argent... L'affrontement direct avec l'Espagne devient inéluctable. En 1586, Drake met à sac Saint-Domingue, puis Carthagène. Philippe II lance contre les Anglais une formidable flotte. Et ce sera, croit-il, le triomphe de la "vraie foi". Mais, fin juillet 1588, l'invincible Armada sera bel et bien défaite par les Chiens de mer d'Elisabeth. Massées aux Pays-Bas, les troupes de débarquement qui auraient dû faire la différence ont été adroitement bloquées par les Gueux de la mer. Une nouvelle époque commence...

Tous Frères de la côte

Les capitaines Le Clerc, Sores, Hawkins attaquaient les Caraïbes depuis leurs bases en Europe. Certains s'installent à demeure dans les îles oubliées ou s'entendent avec les Indiens insoumis. Huguenots, ex-Gueux ou Chiens de mer, déserteurs, aventuriers, brigands, esclaves évadés vont former alors une société originale, cosmopolite, profondément égalitaire : les flibustiers. Boucaniers (chasseurs de bétail qu'ils boucanent ou fument sur des claies), coupeurs de bois dans la baie de Campeche, ils se reconnaissent comme "Frères de la côte", pour s'affirmer d'un autre monde, avec ses propres règles. Oexmelin, un jeune chirurgien protestant, originaire de Honfleur, a laissé un précieux témoignage : élection du capitaine en assemblée générale, avec modalités de révocation ; contrat entre le capitaine et l'équipage (la chasse-partie) pour le partage des parts, la vie à bord, les mises de fond; systèmes de protection sociale, rudimentaires certes, mais blessés et estropiés n'étaient jamais laissés sans secours. Une société, affirme-t-il, la plus démocratique du temps ! Belain d'Esnambuc occupe l'île de Saint Christophe en 1625, puis s'installe avec ses compagnons d'armes à Saint-Domingue. A partir de 1640, Le Vasseur tente de faire de l'île de la Tortue une véritable république huguenote, en lui gardant son caractère de communauté libre et cosmopolite. D'autres occupent la Guadeloupe, la Martinique, tandis qu'entre 1621 et 1640 les Hollandais se concentrent sur les îles Sous-le-Vent, Curaçao, Bonaire, Aruba, Tobago, et que les Anglais occupent Sainte-Lucie, l'îlot de Providence et la Jamaïque.
Dès lors, les Caraïbes sont mises en coupe réglée. Avec une hardiesse folle, ces flibustiers cinglent sur les galions espagnols à bord de leurs coquilles de noix. L'Olonnais, Grammont, Vent-en-Panne, Pierre le Picard, Roc le Brésilien, Beau-Regard, Bras-de-Fer, Michel le Basque, Bartolomé le Portugais, Mautauban, Van Hom, Laurent de Graff, le "forban mélomane" : ils entrent tous dans le mythe... Mais, dans leur sillage, arrivent les Etats, les gouverneurs, leurs lois, leurs principes. Pour une sérieuse reprise en main... Un équilibre instable va s'établir. Contre la rétrocession de 10 % de leurs prises, les gouverneurs, le Français Ogeron à Saint-Domingue, l'Anglais Modyford à la Jamaïque, accordent aux flibustiers des lettres de course, à la condition qu'ils ne s'attaquent qu'aux Espagnols - quant au reste, ils sont libres de s'organiser comme ils l'entendent. C'est qu'ils en ont besoin, de ces flibustiers, pour protéger la colonisation des îles, favoriser la création de grandes plantations, développer le commerce de la canne à sucre, ces gouverneurs sans moyens auxquels leur métropole n'envoie que ses indésirables !
Entre-temps, les Espagnols ont imaginé les "armadillas", escadres légères et rapides faites pour contrecarrer les flibustiers. L'or, il faudra aller le chercher désormais à terre, dans les cités espagnoles fortifiées, par des raids à travers la jungle... Mise à sac de Maracaïbo par François Nau, dit l'Olonnais, en 1667. Prise de Panamà, après trois jours de combat en 1671, par Morgan, qui a rassemblé vingt-quatre vaisseaux et mille six cents hommes - le pillage durera près d'un mois. Pillage de Veracruz en mai 1683 par Grammont, qui récidivera en 1686, avec mille deux cents hommes, à Campeche, dans le Yucatàn. Scènes d'horreur, de pillages et de viols, dans les lueurs des incendies... L'apogée, précise-t-on, de la puissance flibustière... Et l'amorce de la fin. L'industrie sucrière, fonctionnant en vastes plantations, fait la fortune des îles. Ces flibustiers sans lesquels rien n'aurait été possible sont de trop. Le sac de Carthagène, en 1697, sonnera tel un acte final, en forme d'apothéose. Le 2 mai, l'escadre royale de Pointis, renforcée de mille six cents flibustiers et planteurs de Saint-Domingue, dirigés par Ducasse, s'empare du plus riche entrepôt des Indes espagnoles. Le butin est colossal : 8 millions de livres en lingots d'or et en barres d'argent. Mais est-ce encore la flibuste, grommellent les irréductibles, lorsqu'ils forment des escadres, se plient aux codes des convois, obéissent aux ordres comme des unités militaires ? Avant le départ, il avait été convenu que le butin serait également partagé. Mais Pointis n'entend laisser aux autres qu'une solde de matelot. Furieux, Ducasse et ses compagnons pilleront de nouveau Carthagène après le départ de l'escadre. Signe des temps : la plupart des flibustiers, sentant le vent tourner, investiront leurs prises dans les plantations. Et Ducasse deviendra l'un des principaux propriétaires de Saint-Domingue...
L'île au trésor

Huile sur toile de N.C. Wyeth pour l'édition de 1911 du roman de Robert Louis Stevenson, "L'Ile au trésor" (1883)

Renoncer ou se faire pirate...

Bientôt, ils n'auront plus le choix. Plus de lettres de course. Plus de protection officielle à Port-Royal ou à la Tortue. Les plus irréductibles vont se faire pirates. Sans foi, ni loi. Libres. Bientôt, dans le XVIIIe siècle naissant, ils vont semer la terreur jusque dans l'océan Indien. Les noms de Barbe-Noire, William Kidd, Bartholomew Roberts, John Rackham supplantent ceux des pires flibustiers pour une des aventures les plus radicales jamais vécues... Barbe-Noire allume des mèches sous ses cheveux pour terroriser les ennemis, comme s'il sortait droit de l'enfer. Edward Low aurait découpé les lèvres d'un prisonnier pour les cuire devant lui, tel autre arraché les oreilles d'un officier pour les lui faire manger à la croque-au-sel. On n'en finirait pas d'énumérer cette litanie de l'épouvante. Mais épouvante, seulement ? Pour les officiers de la Navy, sans doute. Pour leurs marins, enrôlés de force (système dit de la presse), soumis aux pires traitements, trop heureux d'échapper à ce funeste destin qu'ils n'avaient pas choisi, ces pirates sanguinaires sont la promesse d'une libération, d'une vie nouvelle. Qu'importe si elle ne dure pas ! Beaucoup rejoindront leurs rangs, volontaires.
"Revenge !" "Vengeance !" Ce cri retentit alors dans toutes les mers du Sud. "Revenge" se nomme le navire de Steve Bonnet, "Revenge", celui de Barbe-Noire. Des révoltés dressés contre les tyrannies, rêvant d'un nouveau monde, d'une société alternative. Et c'est cela le plus troublant : ce télescopage du crime et de l'utopie. D'autant qu'à y regarder de plus près, ce sont les utopies politiques modernes qui s'ébauchent ici et s'achèvent. Comme si, dans ce saut vers les marges les plus extrêmes, se donnait à lire le début et la fin des temps modernes... Kingston, la Tortue, désormais interdites, c'est le globe entier, ou presque, qu'ils sillonnent et ravagent, traversant l'Atlantique, pillant les côtes d'Afrique, avant de pénétrer l'océan Indien, où les flottes commerciales sont des proies faciles. A Madagascar, encore sauvage, ils vont établir leur place forte. Et tenter de donner corps à leur rêve de "monde à l'envers". Comme dans le royaume malgache d'Avery ou dans la république utopique de Sainte-Marie, à l'est de la Grande Ile rouge. Décidés "à vivre aussi libres que Dieu et la Nature les avaient faits !"
Restait un mystère: où diable cette contre-société de rebelles sataniques avait-elle trouvé ses valeurs ? Nous le savons aujourd'hui: des "dissenters", ces religieux radicaux, tenants d'un sourcilleux égalitarisme, furent à l'origine de la révolution anglaise et, par milliers, émigrèrent vers les Caraïbes, au milieu du XVIIIe siècle, où, ruinés, chassés par les gros planteurs, ils n'auront d'autre solution pour survivre... que de prendre la mer et de devenir pirates. Mystiques, les pirates ? Reconnaissons que ce parcours est fascinant, de la flibuste, née des guerres de Religion, défendant les idéaux des "réformés", à la piraterie inspirée par les "dissenters". Comme un rêve de paradis, au plus profond de l'enfer...
A partir de 1750, combattus par de puissantes escadres et par une volonté politique intransigeante, la geste des bateaux sous pavillon noir, tête de mort et tibias entrecroisés, commence à s'essouffler. Mais pas le rêve rebelle qui nourrit l'imaginaire européen du XVIIIe siècle, puis celui du mouvement romantique, à l'origine du roman d'aventures anglais. Et puis, ne raconte-t-on pas qu'au XIXe siècle le dernier des pirates, le Français Jean Lafitte, basé à Galveston, au Texas, finança de ses deniers, en 1848, la première édition du "Manifeste du parti communiste" de Karl Marx ?

Michel Le Bris

Combat de pirates

Toile d'Howard Pyle intitulée "Qui sera capitaine ?". Le vainqueur de la lutte désignera le maître du navire.


Bibliographie : "D'or, de rêve et de sang", essai de Michel Le Bris, Hachette Littératures

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